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Lunéville ressucite
mardi 14 août 2007

Les plus grands travaux de rénovation d'Europe démarrent cet été au palais du roi Stanislas, détruit en large partie par un incendie en 2003.

En Lorraine, la Saint-Sylvestre avait  été particulièrement glacée. Le lendemain, le vent s'était levé, accentuant la sensation de froid. Aussi les Lunévillois s'étaient-ils tous calfeutrés chez eux, ce 2 janvier 2003 au soir, quand ils virent, en quelques minutes, le ciel s'embra­ser curieusement. Puis ils entendirent les sirènes des pompiers hurlant dans la nuit d'hiver... «Le château brûle, le château brûle!»

Bravant le blizzard, les habitants accoururent sur la place Stanislas, proposant d'abord leurs services aux centaines de pompiers convergeant de tout le département, puis, bientôt, restant là, massés les uns contre les autres, impuissants et désolés face à l'ampleur du sinistre.

Toute la nuit les pompiers luttèrent, le vent décuplant la force des flammes et retournant les jets d'eau de leurs lances contre eux. Parti d'un court-circuit dans la chapelle, le feu s'était propagé à toute la toiture de la partie sud-est du château. En ravageant les combles, il avait provoqué l'effondre­ment des parties supérieures, détrui­sant la chapelle, tous les appartements

ducaux, les salons et les salles du musée.

À l'aube, il ne restait que les murs. Le froid, en gelant les tonnes d'eau déver­sées sur les ruines, achevait les dégâts en quelques heures. Des tableaux, des tapisseries, des boiseries, des lustres, les 8 000 documents de la bibliothèque militaire, dont une partie de la correspondance de Napoléon, l'apothi-cairerie, les momies coptes, la totalité de la collection de faïences de Lunéville et de Saint-Clément, dont le célèbre Nain de StanislaSy étaient partis en fumée. Derrière les barrières de sécurité instal­lées à la hâte sur la place, une longue file de Lunévillois commençait à se former. Au fil de la journée, les Français décou­vraient dans les journaux télévisés les images tragiques du sinistre, les visages blêmes des habitants et les larmes que le maire Michel Closse n'avait pu rete­nir devant la caméra. Le ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, un Lorrain, se précipitait à Lunéville avec une émotion non feinte.

Alors, comme après l'incendie du parlement de Rennes, quelques années plus tôt, comme après celui de la Feni-ce, à Venise, un immense élan de sympa­thie enfla dans le pays tout entier. Les lettres arrivaient à la mairie par centai­nes, la plupart accompagnées d'un chèque ou d'un billet. . . Le standard croulait sous les appels des élus locaux, des députés, des chefs d'entreprises de la région, des étrangers. Dès le 6 février, une association était créée : Lunéville, château des Lumières, présidée par monseigneur l'archiduc Otto de Habs­bourg-Lorraine.

 

Et les Lunévillois, qui ne voyaient même plus ce vieux château un peu malmené par des générations de compagnies de dragons, chasseurs et autres cavaliers, abandonné en partie dans les années 1960 aux services admi­nistratifs de la ville, se mirent à le regar­der, et même à l'aimer.

Ce château, on allait le reconstruire. Ce "Versailles lorrain" serait le symbo­le de la renaissance de toute une région meurtrie par la crise économique.

Pour commencer, il fallait lancer les travaux d'urgence, qui allaient prendre six mois : mettre en place une clôture tout autour de la partie sinistrée, conso­lider les éléments encore en place pour pouvoir travailler dans le chantier, déblayer les gravats, au besoin à la pe­tite cuillère, pour essayer de retrouver -en vain - un pot ou une assiette de faïence intact, sauver et stocker les quelques boiseries ou gypses pouvant être récupérés, réaliser des coffrages en bois pour les cheminées épargnées et, surtout, poser un gigantesque parapluie métallique au-dessus du château pour le protéger de la pluie.

Dans le même temps, dans le bureau de Pierre-Yves Caillault, l'architecte en chef des Monuments historiques responsable du palais, à Paris, une dizaine de personnes commençaient à se plonger dans les archives et à lancer les études préliminaires. « Le plus important, explique Pierre-Yves Caillault, c'est de retrouver l'identité du château. Nous ne sommes pas là pour faire notre publicité. Nous sommes au service du monument. »

L'identité du château? Celle de l'époque des Lumières bien sûr, quand Stanislas Leszczynski y fumait la pipe en écrivant à sa fille, la reine de Fran­ce, et que madame du Châtelet se promenait dans le parc. Que la vie était douce à Lunéville au XVIIIe siècle ! « On ne croyait presque pas avoir chan­de lieu quand on passait de Versailles à Lunéville, écrivit Voltaire. [... ] C'est un château enchanté dont le maître fait les honneurs. ..On va tous les jours d'un palais à un kiosque ou d'un palais à une cabaney et partout des fêtes et de la liberté. »

Du début du XVIIe siècle, jusqu'en 1766, Lunéville fut en effet la résidence des ducs de Lorraine. En 1702, les trou- pes de Louis XIV sont à Nancy. Léopold Ier, duc de Lorraine, part s'ins­taller à Lunéville et confie la construc­tion d'un château, le plus vaste de Test de la France à l'architecte Germain Boffrand. Quelques années après la mort de Léopold Ier, Louis XV nomme son beau-père, le roi détrôné de Polo­gne Stanislas Leszczynski, duc de Lorrai­ne et de Bar. Celui-ci, s'il n'a pas de réel pouvoir politique, fait toutefois de Lunéville une cour brillante, y attirant des philosophes et des artistes, des faïen­ciers, des brodeuses et d'autres artisans, multipliant les bosquets et les "folies" dans les jardins, devenus des lieux de fêtes permanentes. À la mort de Stanis­las en 1766, la Lorraine est rattachée à la France.

En 1824, Louis de Hohenlohe crée un camp de cavalerie à Lunéville, qui devient vite le premier centre d'en­traînement militaire de France et vaut à la ville son nouveau surnom de cité cavalière.

Aujourd'hui, la cavalerie est partie, mais le ministère de la Défense est toujours propriétaire de 60 % du château. Le reste appartient depuis le 1er janvier 2000 au conseil général de Meurthe-et-Moselle. « Ce jour-là, raconte volontiers le président du conseil général Michel Dinet, le maire de Lunéville nous a cédé pour un euro

symbolique, le château, trop lourd pour une commune de 20000 habitants. J'ignorais que, trois ans plus tard exac­tement, Lunéville allait nous coûter 103 millions d'euros! »

Passés les premiers mois indispensables pour mettre les lieux en sécurité, une première phase de travaux a déjà été menée à bien. Le grand vestibule, qui sert de passage dans le corps central du château, a été entiè­rement rénové, le sol repavé, toutes les marches soigneusement déposées et, au besoin, changées. Dans les murs, les pierres défectueuses ont été détruites au marteau-piqueur puis remplacées selon la technique du refouillement. Les arti­sans ont étalé 10 tonnes de plâtre à la force des bras sur les 240 mètres carrés du plafond. Un badigeon, dont la couleur a été difficile à trouver, a été appliqué sur tout le vestibule, à la fois pour unifier les pierres anciennes et récentes et pour le protéger des intem­péries. Il reste un seul problème : les pigeons, qui ont élu domicile dans le château - ainsi que les chats ! - et souillent la pierre.

Les tailleurs se sont eux attelés à la reconstruction de l'escalier d'honneur sud, détruit par le feu : les marches, le dallage, le garde-corps et la main courante ont été refaits à l'identique. Les huisseries sont restaurées mais ne pourront être reposées que lorsque la façade sera reconstruite. 9,5 millions d'euros ont déjà été en­gloutis, financés par l'État, la région, les dons (environ 900000 euros)... et les assu­rances qui prennent en charge les travaux à hauteur de 26,3 millions d'euros. Dans les deux prochaines années, 7,8 millions d'euros vont être dépensés pour restaurer les façades, reconstruire une charpente comme au XVIIIe siècle et retrouver les 3100 mètres carrés de toiture disparus. Puis on s'attellera à la chapelle... Tous les corps de métiers sont mobilisés.Maçons, charpentiers, tailleurs de pier­re, menuisiers, serruriers, peintres,doreurs, spécialistes du vitrail... vont faire revivre le château du roi Stanislas, qui devient le plus grand chantier de
restauration du patrimoine en Europe. En attendant que ressuscitent les jardins et le musée, et que le TGV conduise en Lorraine les visiteurs par milliers.            

 

sophie   humann

Paru dans Valeurs Actuelles n° 3688 du 3 Août 2007

 



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29 août 2008 à 6h29

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